France Grand, Comme des garçons
mémoire de la mode - éd. Assouline.
Comme des garçons, c’est une griffe et un programme élaborés dans les années 70 à Tokyo,
voulus et créés avec une intelligence visionnaire par la créatrice Rei Kawakubo.
Rei Kawakubo choisit de travailler avec un architecte, un photographe, un graphiste, un fleuriste,
ou de montrer ses vêtements sur de vrais personnages de notre époque (…)
Les catalogues produits par Comme des garçons dès le début des années 80 dénoncent cette redondance :
« La photo me touche si je la retire de son blabla ordinaire, TECHNIQUE, REALITE, REPORTAGE, ART, etc … :
ne rien dire, fermer les yeux, laisser le détail remonter seul à la conscience affective. »
L’image est un langage muet mais international.
Prenez l’exposition Comme des garçons au centre Georges-Pompidou : on n’y voyait que des photos.
Déjà plus des photos de vêtements. C’était des photos de Comme des garçons,
des moments de la relation entre le créateur, la marque, le photographe et le modèle.
Images lisibles et totalement vierges de légende.
Aller de l’avant sans crainte.
Mieux : comme une horloge qui avance légèrement, ça questionne notre usage du temps, notre regard,
notre mode à nous, concrètement.
Il ne suffit plus d’être noir. Le noir mêlé à d’autres noirs n’est nullement saturé :
« Ce ne sera pas une différence de teinte mais plutôt une variation d’intensité,
à peine plus qu’un changement d’humeur chez celui qui la regarde, » écrivait Junichirô Tanizaki.
« L’art fait trou dans la réalité. » disait Tadeusz Kantor : ce que nous appelons réalité cache la vie,
et c’est l’art qui vient ôter cette taie de nos yeux.
« Le style est toujours un secret, selon Flaubert. Il est un souvenir enfermé dans le corps de l’artiste,
rassemblé durement par le travail, et tendrement dans ses figures. »
Les images circulent plus vite que les vêtements, s’échangent d’un pays à l’autre et sont désormais souvent conçues en même temps ou presque en même temps que la collection : on en est au système
photo-vêtement-photo.
Et puis la mode, comme la photo, ne prétend pas durer une éternité mais elle garde la capacité d’évoquer le passé.
Aimer la mode c’est aussi se sentir regardé par elle, comme une femme par un passant.
« Création is not something that can be calculated ». (La création ne se prête pas au calcul.)
Rei Kawakubo, 1997
« Les rythmes sont fixés, et puis il y a l’improvisation. L’improvisation c’est quelque chose qu’il faut ordonner complètement … Il faut s’exercer mais pas dans sa chambre. C’est le public qui
donne le rythme,
la rigolade, le temps, le silence, etc. Le public a chaque fois une respiration différente.
Tu dois obliger le public à respirer comme toi, au même rythme. »
(Dario Fo, prix Nobel de littérature 1997, dans un entretien paru dans Le Monde, 10 décembre 1997).
Le beau n’est pas forcément du côté du joli.
Flaubert encore : « La continuité constitue le style, comme la constance fait la vertu. Pour remonter les courants, pour être bon nageur, il faut que, de l’occiput au talon, le corps soit couché
sur la même ligne. On se ramasse comme un crapaud, et l’on se déploie sur toute la surface en mesure, de tous les membres, tête basse et serrant les dents.
L’idée doit faire de même à travers les mots et ne point clapoter en tapant de droite et de gauche ce qui ne sert à rien
et fatigue. »
Intuition plutôt que caprice, rencontre et cohérence, hasard contrôlé et contuinité :
on redécouvre la collection dans ces costumes.
Alors pourquoi ne pas faire ce plaisir à soi-même, à sa propre image ?
Si un défilé doit faire passer en 20 minutes un concentré d’envies, d’idées, s’il peut mettre le regard au travail et inciter à la rêverie, son effet se prolonge et se développe dans les boutiques
où toutes les collections se rencontrent :
homme, femme ; robes quotidiennes calmes et tendres, chemises blanches et pantalons simples,
ou stars mystérieuses et complexes venues du défilé veulent bien ici se laisser regarder,
toucher - pourquoi pas se laisser essayer, et plus si affinités. L’entrée est libre.